Billet d’humeur – Histoire : le jour où Éric Cantona a taclé un supporter à la gorge…

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Updated: janvier 25, 2016
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Le paradoxe Cantona : quel discours médiatique pour le héros violent ?

Le 25 Janvier 1995, un match oppose Manchester United à Crystal Palace, club de Londres. A la soixantième minute, Éric Cantona doit sortir du terrain après avoir été expulsé par l’arbitre. En Angleterre, il n’y a ni grillage ni fosse qui sépare le terrain des spectateurs, seulement des panneaux publicitaires. Alors qu’un supporter adverse l’invective, Eric Cantona se jette sur lui les pieds en avant et lui assène plusieurs coups de poing avant d’être rattrapé par d’autres joueurs et par la sécurité. Il regagne les vestiaires sous les sifflets du public. Comment cet épisode, rarissime dans un stade de football est-il traité dans L’Equipe ?

Un premier indice dans l’édition du 27 Janvier, ou une double page lui est entièrement consacré. « Inéluctable » est le titre de l’éditorial, « Le geste de trop » celui du principal article. Voyons comment est décrit cet incident mettant donc aux prises un personnage public français face à un supporter, qui plus est anglais : « il est allé essuyer ses crampons sur la gueule d’un crétin qui l’avait sans doute méchamment asticoté ». Principe de vulgarisation simple avec l’assimilation du supporter à un animal, idiot et méchant. Cette référence à la condition animale se retrouve plusieurs fois : Eric Cantona « savatant l’anglais bestialement » par exemple. Pour ce qui est du portrait dressé d’Eric Cantona, c’est un véritable éloge qui est dressé : « Comment ne pas aimer Cantona ? Comment ne pas aimer sa différence, sa capacité à surprendre. On le croit footballeur et hop, le voilà karatéka ». Le caractère violent du joueur est mis en avant mais pas sans l’appui d’autres adjectifs toujours plus reluisants : « révolté », « héroïque », « naufragé », « indécrottable », « admirable ».

De plus, il est assimilé à deux personnages dont le simple nom évoque la bravoure et le courage : Don Quichotte, rêveur idéaliste et justicier autoproclamé du début du XVIIe siècle et le chevalier Bayard, symbole de la bravoure, « chevalier sans peur et sans reproche ». Comme eux, le journaliste écrit qu’« Eric a traqué l’injustice et l’inaccessible étoile avec la même fougue et du coup la même intolérance ». Cette proximité liée à l’usage de son seul prénom tend à personnifier et à humaniser encore plus le personnage de Cantona. En résumé, le supporter anglais insulte parce qu’il est un animal, tandis qu’Eric Cantona est violent parce qu’il est Eric. Quand il s’agit de parler de sanction, c’est l’instance décisionnaire qui est jugée, puisque « Puni, il va l’être avec la férocité dont sont capables les Britanniques ». Comme pour le supporter anglais coupable d’avoir insulté le héros Cantona, cette référence à la condition animale est aussi valable pour les Britanniques. La fin de l’éditorial est toute aussi importante puisque selon le journaliste, « cette fois-ci, il est vraiment allé trop loin ». Rappelons cependant plusieurs faits d’armes :

– Insultes au sélectionneur Henri Michel le 20 Août 1988

– Agression dans les vestiaires contre son con équipier à Montpellier Jean Claude Lemoult

– Coup de poing à Sylvain Kastendeuch, capitaine du FC Metz dans les couloirs du stade

– Crachat sur un supporter de Leeds.

– En Coupe d’Europe, lors d’un match contre Galatasaray, à Istanbul, expulsion, puis insultes à l’arbitre et bagarre avec des policiers turcs

Il aura donc fallu qu’il s’en prenne physiquement à un supporter pour qu’il soit déclaré que « cette fois-ci, il est vraiment allé trop loin ». Les réactions qui suivent abondent pourtant toutes dans le même sens. Didier Sénac, joueur de Bordeaux, et lui-même coupable d’un très vilain geste quelques semaines auparavant sur un joueur de foot précise : « je comprends qu’un joueur puisse disjoncter et n’exagérons pas, il n’a tué personne. ». Zinédine Zidane, alors joueur de Bordeaux trouve quant à lui que « son geste est excusable. Il ne fait pas ça tous les jours tout de même, il faut remettre les choses dans leur contexte et savoir comment tout cela est arrivé ». Du côté des instances du football français, le président de la ligue Noël Le Graët ne s’étonne pas : « Vous savez comment il est Eric hein ? A la fois talentueux et imprévisible, dangereux. Il semble toujours regretter ses débordements et je le crois sincère ». Trois jours plus tard, dans les pages football européen, un article est titré « Manchester l’aime encore plus » (L’Équipe du 30 Janvier 1995 p. 8 ). Ces mêmes supporters anglais tant décriés pour leur caractère violent sont maintenant les auteurs d’un vibrant hommage au héros Cantona, « la cote du rebelle a encore grimpé », le public « écoute religieusement les « Ooh, aah, Eric Cantona ! » et se lève pour applaudir ». On apprend que les supporters distribuent un tract anti raciste « qui dénonce l’insulte dont Canto fut la victime ». La victime, Cantona serait presque devenu un martyr. Il est constamment appelé Canto dans l’article, même procédé que pour le prénom dans l’éditorial trois jours avant, il a désormais un diminutif qui le rend toujours plus humain.

Éric Cantona, un symbole de virilité

Alors, pourquoi tant de mansuétude pour un homme ? C’est le symbole même de la masculinité et de la virilité qui sont ici mis en avant. Un symbole qui s’étiole depuis le traumatisme de la première guerre mondiale et depuis la séparation de plus en plus floue entre les rôles féminins et masculins. Pour répondre à cette crise de la masculinité, la deuxième moitié du XXe siècle voit émerger la naissance des héros sportifs dans la presse, et plus particulièrement dans L’Équipe. Un héros, dans la mythologie grecque, est le résultat d’une union entre un être humain et une divinité. S’il reste un mortel, il dispose néanmoins de capacités surhumaines. Au sens moderne, l’héroïsme consiste à accomplir un exploit en repoussant ses limites. Les coureurs du tour de France ont d’ailleurs été les pionniers de cette nouvelle quête d’héroïsme et de masculinité mais les années 1990 marquent un autre tournant avec l’avènement du sport spectacle et l’importance énorme prise par les enjeux financiers.

Principale conséquence, L’Équipe se retrouve confrontée à ses propres contradictions : dénoncer toutes formes de violences dans un stade et pardonner le geste de Cantona en est une grossière. Le journal choisit délibérément de préserver le statut d’icône français en dépit d’une éthique sportive dont il se veut le garant. Comme le souligne une étudiante dans son mémoire sur la place des femmes et des héros dans L’Équipe, « le propre de l’héroïsation des champions sportifs par la presse est de projeter sur eux un idéal humain qui comprend un certain nombre de caractère et de vertus, supposés déterminer leur comportement, forcément exemplaire. En faisant porter à des hommes, par définition faillibles, une image construite et idéalisée, le journal s’expose aussi à l’éventualité de leur échec et de la sorte à la mise en évidence du caractère éminemment artificiel d’une telle construction. »

Pascal Duret, dans son livre Héroïsme sportif, explique lui la construction de cette figure, à travers plusieurs étapes bien distinctes, que l’on appliquera dans le cas de Cantona. La présomption d’innocence est impossible dans ce cas là, les images étant accablantes. Commence tout de suite la deuxième étape qui consiste à décharger le coupable de ses responsabilités. Pour se faire, remettre en cause les autres parties, en l’occurrence le supporter coupable d’avoir insulté le champion, mais aussi le supporter anglais en général qui n’en est pas à son premier fait d’arme. Si les faits sont reconnus comme étant ce qu’ils sont, c’est aussi une manière de dédouaner le sportif. L’étape suivante consiste à relayer les évènements qui suivent les jours d’après, pour montrer que le coupable fait preuve de repentance. En l’occurrence, l’acclamation du joueur par les supporters du de Manchester mais aussi par les supporters adverses. Ce processus permet d’alimenter le mythe du héros tout en rendant l’auteur de la transgression moins coupable.

Conclusion

L’affaire Cantona fait partie de ces nombreux scandales ou L’Équipe se retrouve prise au dépourvue et son prétendu rôle éducatif se voit mis de côté pour défendre les héros qu’elle a elle-même construit. Le traitement de la Coupe du Monde de 1998 représente un autre paradoxe. La récupération politique de l’évènement et les nouveaux enjeux en matière de politique sécuritaire rend tangible la réelle position de L’Équipe. Bible du sport ou véritable acteur de la société ? La montée du foot-business de paire avec le sport spectacle contribuent à rendre de plus en plus insupportable la moindre violence. Le rôle du journal n’est désormais plus le même et témoigne des modifications du rôle même du sport.


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